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29/01/2011

totem sans tabou

Il était une fois, un groupement humain qui vivait sous l'autorité d'un père tout-puissant qui s'appropriait seul toutes les femelles. Les fils, se rebellèrent un jour, tuèrent le père injuste et le dévorèrent dans un repas totémique. Après le meurtre, les fils, pris de remords, érigèrent un totem à son image.

Dans cet article, on aimerait revisiter cette histoire racontée par Freud dans son livre "totem et tabou", afin de lire le soulèvement du peuple tunisien contre un système politique despote et corrompu. Le système politique se prêterait au rôle du père dans son acception symbolique et la population à celui des fils.

Et si dans le récit freudien, le père se contentait de s'approprier les femelles, dans notre histoire, le père s'appropriait le gros des richesses du pays et s'arrogeait, seul, le droit à la parole, privant ainsi les fils de tout usage de la sphère buccale tant pour se nourrir que pour s'exprimer. Il est pertinent de préciser que, tandis qu’une minorité tunisienne parvenait à se nourrir, la vraie privation était celle de la parole. Nulle parole,exceptée celle du père, n'avait lieu d'être. Les fils pouvaient bien sûr articuler à condition de se contenter de prêter leurs voix aux mots du père. Tout le monde se muait en perroquet, répétant inlassablement le discours du système en place.

La privation de parole, pour qui connaît la valeur intrinsèque de la parole en tant que condition sine qua non de l'existence de l'humain, est une torture insoutenable. Mais le père de notre histoire, par inconscience ou par sadisme, voire par ignorance, était loin de toute retenue. Ne se contentant pas de priver les enfants de la parole, ne se contentant pas de faire de leurs propres langues l'écho de son discours, le père de notre histoire poussa la perversion au point d'imposer aux enfants de crier haut et fort qu'ils étaient non seulement libres de s'exprimer, mais que c'est grâce au père qu'ils ont acquis cette liberté.

Souvenons-nous, dans un temps pas lointain, tous les médias ne cessaient de nous matraquer les oreilles par un discours qui ressemblait un peu à ceci : Ben Ali, seul garant de l'avenir de la Tunisie (relevez le mot "seul")/ Ben Ali, garant de la prospérité économique, de la solidarité sociale et de la liberté d'expression.

Admirons quand même la perversion du père : en plus de ne pas avoir le droit de se lamenter, le fils appauvri, humilié, observant le père s'enrichir à ses dépens, se devait de dire que tout allait pour le mieux, qu'il était rassasié et libre de s'exprimer. Qu'on abuse de quelqu'un, on peut le concevoir, qu'on abuse de quelqu'un et qu'on lui interdise de se lamenter, on peut l'envisager, mais qu'on abuse de quelqu'un, qu'on lui interdise de se lamenter, et qu'en plus, on le force à affirmer que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles, relève de l'inadmissible .

Bouazizi en s'immolant par le feu, clamait par son corps embrasé une protestation tant spectaculaire qu'émouvante. Les autres enfants du peuple s'appropriant cette protestation comme étant la leur se soulevèrent, tuèrent le père et le dévorèrent. Mais, à la différence du récit freudien, les fils n'eurent ni repentir ni remords. Seul un sentiment de délivrance investissait tous les cœurs. Une délivrance ressentie par tous les fils sans exception, même ceux qui, victimes du syndrome de Stockholm avaient développé une empathie envers le père agresseur.

La psychologie triviale nous apprend que le premier chemin de la guérison d'une victime est de la définir comme telle. Les tunisiens confirmèrent cette règle: une fois le festin cannibale consommé, ils avaient un besoin viscéral, et non moins légitime, que tout le monde admette leur statut de victimes. Les fils purent, enfin, clamer haut et fort les divers malheurs et souffrances qu'ils avaient endurés sous la coupe du système politique déchu. Les témoignages fusèrent de toutes part, témoignages des politiciens que la masse tunisienne découvrait pour la première fois, se lamentant d'avoir été contraints à des années de mutisme, témoignages d'activistes dénonçant torture et humiliation et témoignages de citoyens qui ont vu leurs biens confisqués ou volés sans aucun recours à la justice possible.

Après les témoignages, fusèrent une panoplie de revendications qui, elles, nécessitaient une instance symbolique supposée répondre à ces revendications. Tout naturellement, et comme dans le récit freudien, au repas festif à l'occasion du mort du père, se succédait le besoin du totem symbolisant l'unité du groupe. Un gouvernement d'urgence s'imposait en Tunisie. Il fut instauré non sans douleurs et sans tergiversations. Si le récit de Freud s'arrêtât ici, l'histoire du peuple tunisien se voulait différente du récit. Et d'aucuns appelaient, et appellent encore à la dissolution du gouvernement. Alors, le premier peuple sans système politique? Ou un gouvernement à 10 millions de sièges ou des débats éternels sur les membres du gouvernements…Pour notre part, et pour l'histoire, nous croyons fermement que sans totem, sans symbole d'appartenance et sans gestion politique, le soulèvement du peuple est voué à se muer en chaos stérile, et s'il enfantait, il n'enfanterait que plus de haine, de dissidence, et d'égoïsme qui permet à certains de crier à plus de chaos alors que certains tunisiens travaillant dans des secteurs fragilisés trouvent du mal à se payer le repas d'une journée.

Le meurtre du père accompli, son corps dévoré, les victimes de ses abus réhabilités, il serait temps d'ériger un totem, en le considérant objet à tout réajustement possible, selon les valeurs de la démocratie. Alors, les tunisiens s'inscriront-ils enfin dans une logique d'un totem sans tabous? Nous osons l’espérer pour cette jeunesse assoiffée de liberté responsable.

03/01/2011

La Presse , Olfa Youssef 03.01.2011

L’ entretien du lundi : Olfa Youssef (essayiste)

La femme par qui la polémique arrive

Plus d’une casquette est sur la tête de cette jeune femme dynamique : écrivaine, universitaire spécialisée en linguistique, psychanalyse et islamologie appliquée et directrice de la Bibliothèque nationale. Ses trois ouvrages : Déficience de raison et de religion, Perplexité d'une musulmane et Le Coran au risque de la psychanalyse, publiés chez Albin Michel, ont fait sursauter les «âmes sensibles» et les esprits étroits.


Objet de plus d’une attaque, Olfa Youssef reste inébranlable, sa sérénité transparaît dans chacun de ses faits et gestes. elle vient de sortir son quatrième ouvrage, Chawk (Désir).Entretien.

Chacun de vos livres est une polémique assurée. Qu’avez-vous à nous dire à propos de ce dernier, Chawk ?


Ce que les gens ne savent pas c’est que le contenu d’un livre vit avec moi au moins cinq années avant l’écriture. L’idée m’obsède et prend son temps pour s’approfondir en une relation interne. Désir trouve écho dans deux petits livres que j’ai écrits, il y a de cela 6 ans (Déficiente de raison et de religion, Perplexité d'une musulmane). C’est une approche spirituelle de l’Islam qui utilise certaines connaissances modernes dont la psychanalyse. Ces trois livres représentent une (re)visite moderne de la pensée musulmane dans une visée mystique dans l’air du temps.
Etant profondément consciente de la pluralité des lectures infinies du texte fondateur qu’est le Coran et de la relativité de toutes les exégèses qui ne sont que représentations humaines d’un originel sacré, je tente de prendre le chemin qui permet l’accès à cette relation indicible entre l’individu et son créateur. Chawk est,donc, une analyse plutôt libre et spirituelle des profondeurs mystiques des cinq piliers de l’Islam, au-delà des rites. C’est ce que j’appelle affranchir le spirituel du rituel.

Comment vous est venue l’envie ou l’urgence d’écrire sur la question religieuse et l’Islam. Quel était le déclic ?

Il n’y en a pas eu un, mais trois au moins. Le premier déclic fut d’abord individuel, avec la problématique du voile qui s’est posée à l’adolescente que j’étais dans les années 80, et tout le discours sur un Islam regorgeant de détails morbides. Emotive comme je l’étais (et le suis toujours), ça m’a vraiment ébranlée. Heureusement, je suis issue d’une famille où l’Islam est une pratique modérée vécue dans la sérénité, ce qui a fait que ces paroles n’ont pas trouvé écho en moi. Et au lieu de tomber dans l’acceptation totale, je me suis penchée sur la question, lisant tout ce qui s’y rapporte pour essayer de comprendre.
Le deuxième déclic s’est produit par le cours que j’avais de civilisation musulmane de Abdelmajid Charfi qui m’a ouvert les horizons et m’a incitée à la lecture des livres anciens et de références, avec maturité et profondeur. C’est ainsi que j’ai décidé d’écrire dans le domaine de la pensée islamique, du point de vue de la linguistique et de la civilisation en me posant la question: «Pourquoi ce texte se prête-t-il à tant de lectures?».
Le troisième déclic fut l’analyse psychanalytique qui m’a ouvert des perspectives et des voies spirituelles. J’ai appris que la divinité est en nous et que tout un chacun a un potentiel qui lui permet d’accéder à cette relation intime qui est le fondement de notre relation avec le divin et avec les autres.

Comment définissez-vous votre écriture ?

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas ce que j’écris, je prône toujours la relativité. Et ce qu’on (les lecteurs) me dit souvent, c’est qu’il y a de la sérénité dans ce que j’écris. Ce sont des tranches d’une vie interne que j’expose. Je ne me considère pas comme étant une professionnelle de l’écriture,mais je me pose dès le départ ,comme «croyante» dans ma perception des choses. Je relate ce que j’ai vécu et ce que des jeunes qui ont eu recours à moi, dans un grand désarroi, me racontent. Je me considère comme une écrivaine dans un épanchement spirituel, plus que dans une démarche froide et distante. Je fais de mon mieux pour mettre des idées compliquées à la portée de tout le monde. Je demeure conscience que c’est une entreprise à risques. Je crois profondément que le rôle de l’intellectuel est d’essayer de mettre ce «savoir» à la portée des gens et c’est à eux d’en faire ce qu’ils veulent.

Vos écrits présentent plus de questionnements que de réponses …

Je n’ai pas la prétention d’apporter des réponses définitives. C’est juste un enseignement de l’humilité que je propose et qui est, à mon sens, la vraie signification de l’idolâtrie et la croyance qu’un individu peut changer le monde.
Le croyant réel est ,sans cesse, confronté au «à être», ne le vivant toutefois pas comme une blessure narcissique, mais comme un état de grâce. C’est par cela qu’on accède au rang du désirant, toujours en quête de l’absolu et qui sait très bien ce qu’il doit faire, tout en étant conscient que le résultat ne dépend pas que de lui, mais de la vie collective.

A votre avis, pourquoi vos écrits sont-ils sujets à autant d’attaques ?


D’abord, je dirais l’ignorance et la manipulation. Généralement ceux qui m’attaquent n’ont pas lu mes livres et se laissent facilement manipuler. Il y a aussi la peur de tout ce qui est différent. La société humaine tend toujours, et c’est connu, vers l’uniformité et la standardisation, d’autant plus que l’image commune d’une musulmane est celle d’une femme voilée que je ne suis pas.

Et si vous portiez le voile, pensez-vous que les réactions auraient été autres ?

Je ne suis pas la seule à penser que si je portais le voile, tous mes écrits auraient été acceptés. C’est pour cela que je persiste à croire que la forme rassure. Une image unique est plus reposante, quand on est à la recherche d’une réponse rapide et définitive. Quant à l’autre chemin vers la divinité, qui consiste en la réflexion, c’est une voie longue, synonyme de douleur et de souffrance. D’ailleurs, les maîtres spirituels nous invitent à ne pas occulter cette douleur et nous rappellent l’apaisement qui vient après.
Toute alternative appelle à la réflexion. Et cette réflexion nous rappelle notre fragilité et nous renvoie à l’absence de réponse; ce qui nous torture jusqu’au jour où on se rend compte que la réponse qui ne vient pas de l’intérieur de nous est faillible et fausse. C’est cette quête qu’on tente d’éradiquer avec des réponses hâtives qui font croire que les clés de l’enfer et du paradis sont entre les mains des prêcheurs.

Au fait, qui sont ceux qui vous attaquent ?

Ce sont généralement de jeunes personnes qui manient mal l’écrit (aussi bien en français qu’en arabe) et à qui Olfa Youssef fait peur, parce qu’elle représente une image différente. Dans leur désarroi, je leur sers de putshing ball. Mais j’espère qu’une fois passées ces formes émotionnelles d’hostilité et de violence, mes livres seront lus et perçus autrement.

Pour ce qui est du port du voile qui semble être devenu la problématique première de nos jours, quelle est votre position ?

D’après plus d’un texte, le hijab n’est pas un précepte coranique et je ne suis pas la seule à le penser. Cependant, quand je vois la souffrance de celles qui le mettent et voudraient l’enlever ou de celles qui ne le mettent pas et voudraient le porter, je pense que ce ne peut être qu’un choix libre et individuel. Mais il faut que cela soit dans l’acceptation du choix de l’autre.
Et l’on revient à l’idée de la différence qui agace, alors qu’il suffit de se remettre en question et de se dire au fond de soi : «Et si j’avais tort…?». En faire un débat et des conflits qui en découlent est à mon sens avilissant pour cette religion qui n’est qu’amour et tolérance et qui devient sujette à une polémique à propos d’un bout de tissu.
Cela m’amène à dire à tou(te)s d'être heureux quoi qu’ils portent.

La pluralité des sens dans le texte coranique que vous développez dans vos écrits implique tout de même la nécessité d’explications ?

Le premier verbe du Coran c’est «lis». Adressé au Prophète, il vise également tout le monde. Le Créateur nous incite à lire. Dans plein de versets, Dieu s’adresse à tout le monde (Ya ayouha enness) ou aux croyants (al moôminoun) et pas uniquement aux prêcheurs et aux savants. Il nous appelle à lire et à écouter, ce qui abolit déjà ce rapport d’intermédiaire.
Il ne faut pas non plus refuser d’écouter l’autre, mais jamais prendre les écrits et les paroles des autres pour de l’argent comptant. Car tout est subjectif et toute vérité est relative. Ce qu’on est obligé de faire c’est d’écouter, de lire et de se cultiver. Le Coran est là, à la portée de tous. Il faut le lire et chercher son chemin. Ce n’est pas facile, je le concède, mais cela est à faire, car au bout de la douleur, des doutes et des souffrances, on atteint la quiétude.

http://www.lapresse.tn/02012011/19972/la-femme-par-qui-la-polemique-arrive.html