Il était une fois, un groupement humain qui vivait sous l'autorité d'un père tout-puissant qui s'appropriait seul toutes les femelles. Les fils, se rebellèrent un jour, tuèrent le père injuste et le dévorèrent dans un repas totémique. Après le meurtre, les fils, pris de remords, érigèrent un totem à son image.
Dans cet article, on aimerait revisiter cette histoire racontée par Freud dans son livre "totem et tabou", afin de lire le soulèvement du peuple tunisien contre un système politique despote et corrompu. Le système politique se prêterait au rôle du père dans son acception symbolique et la population à celui des fils.
Et si dans le récit freudien, le père se contentait de s'approprier les femelles, dans notre histoire, le père s'appropriait le gros des richesses du pays et s'arrogeait, seul, le droit à la parole, privant ainsi les fils de tout usage de la sphère buccale tant pour se nourrir que pour s'exprimer. Il est pertinent de préciser que, tandis qu’une minorité tunisienne parvenait à se nourrir, la vraie privation était celle de la parole. Nulle parole,exceptée celle du père, n'avait lieu d'être. Les fils pouvaient bien sûr articuler à condition de se contenter de prêter leurs voix aux mots du père. Tout le monde se muait en perroquet, répétant inlassablement le discours du système en place.
La privation de parole, pour qui connaît la valeur intrinsèque de la parole en tant que condition sine qua non de l'existence de l'humain, est une torture insoutenable. Mais le père de notre histoire, par inconscience ou par sadisme, voire par ignorance, était loin de toute retenue. Ne se contentant pas de priver les enfants de la parole, ne se contentant pas de faire de leurs propres langues l'écho de son discours, le père de notre histoire poussa la perversion au point d'imposer aux enfants de crier haut et fort qu'ils étaient non seulement libres de s'exprimer, mais que c'est grâce au père qu'ils ont acquis cette liberté.
Souvenons-nous, dans un temps pas lointain, tous les médias ne cessaient de nous matraquer les oreilles par un discours qui ressemblait un peu à ceci : Ben Ali, seul garant de l'avenir de la Tunisie (relevez le mot "seul")/ Ben Ali, garant de la prospérité économique, de la solidarité sociale et de la liberté d'expression.
Admirons quand même la perversion du père : en plus de ne pas avoir le droit de se lamenter, le fils appauvri, humilié, observant le père s'enrichir à ses dépens, se devait de dire que tout allait pour le mieux, qu'il était rassasié et libre de s'exprimer. Qu'on abuse de quelqu'un, on peut le concevoir, qu'on abuse de quelqu'un et qu'on lui interdise de se lamenter, on peut l'envisager, mais qu'on abuse de quelqu'un, qu'on lui interdise de se lamenter, et qu'en plus, on le force à affirmer que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles, relève de l'inadmissible .
Bouazizi en s'immolant par le feu, clamait par son corps embrasé une protestation tant spectaculaire qu'émouvante. Les autres enfants du peuple s'appropriant cette protestation comme étant la leur se soulevèrent, tuèrent le père et le dévorèrent. Mais, à la différence du récit freudien, les fils n'eurent ni repentir ni remords. Seul un sentiment de délivrance investissait tous les cœurs. Une délivrance ressentie par tous les fils sans exception, même ceux qui, victimes du syndrome de Stockholm avaient développé une empathie envers le père agresseur.
La psychologie triviale nous apprend que le premier chemin de la guérison d'une victime est de la définir comme telle. Les tunisiens confirmèrent cette règle: une fois le festin cannibale consommé, ils avaient un besoin viscéral, et non moins légitime, que tout le monde admette leur statut de victimes. Les fils purent, enfin, clamer haut et fort les divers malheurs et souffrances qu'ils avaient endurés sous la coupe du système politique déchu. Les témoignages fusèrent de toutes part, témoignages des politiciens que la masse tunisienne découvrait pour la première fois, se lamentant d'avoir été contraints à des années de mutisme, témoignages d'activistes dénonçant torture et humiliation et témoignages de citoyens qui ont vu leurs biens confisqués ou volés sans aucun recours à la justice possible.
Après les témoignages, fusèrent une panoplie de revendications qui, elles, nécessitaient une instance symbolique supposée répondre à ces revendications. Tout naturellement, et comme dans le récit freudien, au repas festif à l'occasion du mort du père, se succédait le besoin du totem symbolisant l'unité du groupe. Un gouvernement d'urgence s'imposait en Tunisie. Il fut instauré non sans douleurs et sans tergiversations. Si le récit de Freud s'arrêtât ici, l'histoire du peuple tunisien se voulait différente du récit. Et d'aucuns appelaient, et appellent encore à la dissolution du gouvernement. Alors, le premier peuple sans système politique? Ou un gouvernement à 10 millions de sièges ou des débats éternels sur les membres du gouvernements…Pour notre part, et pour l'histoire, nous croyons fermement que sans totem, sans symbole d'appartenance et sans gestion politique, le soulèvement du peuple est voué à se muer en chaos stérile, et s'il enfantait, il n'enfanterait que plus de haine, de dissidence, et d'égoïsme qui permet à certains de crier à plus de chaos alors que certains tunisiens travaillant dans des secteurs fragilisés trouvent du mal à se payer le repas d'une journée.
Le meurtre du père accompli, son corps dévoré, les victimes de ses abus réhabilités, il serait temps d'ériger un totem, en le considérant objet à tout réajustement possible, selon les valeurs de la démocratie. Alors, les tunisiens s'inscriront-ils enfin dans une logique d'un totem sans tabous? Nous osons l’espérer pour cette jeunesse assoiffée de liberté responsable.


