rss
twitter
    Find out what I'm doing, Tabbe3ni :p :)

26/04/12

#Tunisie Entretien avec @OlfaYoussef

Le Maghreb Magazine

Vous vous exprimez aujourd’hui de plus en plus en tant qu’opposante par rapport au gouvernement actuel, quelle est plus précisément votre position ?

On est en phase transitoire et ceci présuppose un positionnement d’apparence paradoxale ; le premier est celui de comprendre les différences auxquelles doit faire face le gouvernement actuel vu la conjoncture politique et économique tant au niveau national qu’au niveau international, c’est une position de patience. La seconde est une position d’attente car les Tunisiens, après le 14 janvier et surtout après les élections,
supposées être transparentes et aspirant à des lendemains meilleurs, ne veulent pas connaître les mêmes erreur du passé. Pour dépasser ce paradoxe, le gouvernement ne peut pas donner des résultats tangibles en quelques mois, cependant, et c’est là où le bât blesse, il doit faire preuve de sérieux et donner des «signaux » forts aux citoyens. Autrement dit, on ne demande pas de résultats mais quelques indications qui montrent que nous sommes sur le bon chemin… Ceci n’a hélas pas encore eu lieu. Attaquer l’opposition et toute attitude critique, se positionner en tant que victime, rappelle certaines attitudes de l’ancien régime.
Plus même, le laxisme et l’indifférence vis-à-vis des violences des salafistes notamment montrent qu’on est loin d’être sur le cheminement d’une installation d’un état de droit. Et je passerai outre la hausse des prix, des contradictions dans les propos et l’attaque des libertés individuelles. Ceci ne présage rien de bon et je préfère croire que j’ai tort.

Donc vous êtes plutôt pessimiste quant à l’avenir de la Tunisie ?

Je suis une incurable optimiste, j’ai toujours dit que la transition ne pouvait se faire sans douleur. Après des années de mutisme où la parole ne circulait presque pas, il fallait passer par un moment de chaos, et après des années où les libertés d’expression étaient plutôt confisquées, il n’est pas étonnant que certains confondent libertés et chaos. Il faut être patient et réhabiliter les valeurs d’attente, de calme et de pondération, ceci ne veut en aucun cas dire suspendre l’action mais réaliser que toute action a besoin de temps pour donner ses fruits. Il faut laisser le temps au temps comme disait Mitterrand. Les fleurs de la démocratie tunisienne finiront un jour par éclore, ou peut-être que ceux qui ont semé la graine ne seront pas nécessairement ceux qui cueilleront la fleur.

Lors de la table ronde qui s’est tenue samedi 25 février, avec entre autres, Tariq Ramadan, vous avez affirmé que pour vous, il n’y a pas de fracture sociale aujourd’hui. Pouvez-vous nous expliquer ce point de vue ?

J’ai plutôt affirmé que c’est le langage qui conditionne notre perception du monde et non le contraire. Parler d’une fracture dans la société tunisienne est peut-être vrai, mais n’envisager la société que dans cette dualité est très réducteur. A travers la dualité islamiste laïque, on prétend que tout Tunisien doit appartenir à l’un de ces deux clans alors que depuis des dizaines d’années, nous vivions en Tunisie avec nos différences certes, mais sans jamais se sentir obligés de proclamer son appartenance à un clan ou à un autre. Aujourd’hui, on veut nous faire croire, à travers le langage et les concepts qui divisent, que nous sommes en guerre, et je crains qu’à un certain moment, on ne réussisse à instaurer cette guerre et à approfondir cette scission de laquelle personne ne bénéficie si ce n’est quelques personnes ou groupes qui rêvent d’imposer leur pouvoir et de faire de la Tunisie, dans un phantasme de pureté totalitaire, une société à couleur unique.

En suivant cette analyse, pensez-vous à une éventuelle application du « diviser pour mieux régner » ?

Pour des gouvernants qui se sentent le mieux dans le rôle paranoïaque de la victime, il n’y a pas mieux que cette scission entre le « nous » (ceux qui soutiennent le gouvernement et qui sont islamistes) et les autres (ceux qui s’opposent au gouvernement et qui sont laïques ou mécréants) pour leur donner une légitimité de gouverner. Ne sont-ils pas ceux qui essaient de garantir l’identité arabo-musulmane alors que d’autres veulent la détruire ? Ne sont-ils pas ceux qui vont sauvegarder l’honneur des femmes tunisiennes alors que les autres veulent le bafouer ? Ne sont-ils pas ceux qui sauvegarderont l’islam alors que les autres l’éradiquent ? On est en plein épouvantail abordé différemment.
Du temps de Ben Ali, c’était les islamistes qui étaient présentés par le gouvernement comme un danger,
et ce danger légitimait une certaine dictature. Aujourd’hui, ce sont les laïques (présentés comme synonymes de mécréants) qui sont considérés comme un épouvantail puisqu’ils viseraient à déraciner ce peuple de sa religion. Pour combattre cela, le gouvernement se donne une légitimité montée de toutes pièces.

Vous présentez votre dernier ouvrage sous une série de petits livres, pourquoi cette stratégie nouvelle dans votre parcours d’écrivaine ?

L’un des objectifs de ce choix est de tenter le Tunisien à la lecture. S’il est vrai que, d’une manière générale, dans le contexte tunisien, mes livres sont plutôt lus, je me suis toujours interrogée sur le désintérêt que le Tunisien a vis à- vis du livre. Il est facile d’accuser le lecteur, mais j’ai préféré remettre en question le livre et l’auteur. Aussi, ai-je cru qu’il est normal que le lecteur moyen se détourne des livres, nous sommes dans une époque où les articles, les bloggings et les opinions brèves sont disponibles à travers le net. Je me suis dit que présenter des livres concis, plutôt faciles à lire sans tomber dans la vulgarisation, pouvait inciter les gens à lire. Il va de soi aussi que ces livres seront relativement moins chers que d’ordinaire, car n’oublions pas que bon nombre de Tunisiens accusent le prix du livre d’être une des raisons de leur désintérêt à la lecture.

Sur quelles bases avez-vous choisi les sujets dans cette série ?

Les sujets traités sont ceux qui m’ont le plus été posés par des personnes que je connais et par des lecteurs anonymes qui m’adressaient des mails de questionnement. J’ai toujours parlé dans mes précédents ouvrages de la prolifération des fatawas, et je l’ai expliqué par ce besoin impétueux qu’ont certaines personnes d’avoir des réponses toutes faites, voire des recettes qui baliseraient le chemin du paradis et de l’enfer. A des questions fréquentes comme le voile est-il obligatoire, j’ai toujours répondu que personnellement, je pense que non et que cet avis n’engageait que ma propre personne. Ce n’était pas suffisant pour ceux que les questions tourmentaient, mais en s’adressant à moi pour avoir une réponse définitive à un problème qui les concernait, ils ont choisi la mauvaise adresse.
Pour les aider sans pour autant choisir à leur place, j’ai mis en scène dans ces livres deux personnages fictifs ; l’un représenterait le musulman qui a une lecture littérale et « classique » du Coran, l’autre tente l’exercice de Al Ijtihad et essaie d’analyser les versets dans leurs contextes historiques pour révéler l’essence du texte. Les deux dialoguent, chacun étale ses arguments et c’est aux lecteurs de choisir, s’ils le désirent, de s’identifier à l’un d’eux, ou, mieux, de se faire leur propre lecture et interprétation. C’est le sens profond de la responsabilité individuelle de tout musulman dans ses choix devant l’Eternel. Je dirai que, quelque part, ces livres sont un exercice appliqué de tous ceux qui auraient raté la théorie herméneutique de l’approche du Coran tel que démontré dans mes ouvrages précédents.

Pour conclure, pourrait-on lire des ouvrages de vous hors du contexte religieux ?

Je n’insulte jamais l’avenir, je rêve même d’écrire une fiction même si la théorie est beaucoup plus confortable puisqu’elle permet un certain masque que la création fait tomber, mais ce dont je suis certaine, c’est quel que soit ce que j’écrirais, je serai toujours guidée par l’obsession de vouloir libérer le spirituel du rituel et montrer que le besoin spirituel est beaucoup plus complexe et profond que les signifiants religieux car si une religion ne génère pas sérénité et bonheur, il faudrait remettre en question, non pas la religion elle-même, mais la manière dont on l’a appréhendée.




Paru dans Le Maghreb Magazine N°7 du 31 mars 2012

Par Salma Bouraoui

Aucun commentaire: